Le Liban fait face à une progression du cancer qui place désormais la maladie parmi ses principaux défis de santé publique. En 2022, les estimations internationales faisaient état d’environ 13 034 nouveaux cas et 7 307 décès, tandis que 33 576 personnes vivaient encore avec un diagnostic posé au cours des cinq années précédentes. Le cancer du sein, celui du poumon, de la prostate, le cancer colorectal et celui de la vessie figurent parmi les formes les plus répandues. Les données disponibles sur le temps long montrent surtout que le problème ne se résume pas à une année exceptionnellement mauvaise : le nombre de nouveaux cas a progressé rapidement depuis les années 1990 et les autorités sanitaires libanaises qualifient désormais la situation d’alarmante. Cette hausse intervient dans un pays où la crise financière a fragilisé la couverture médicale, provoqué des pénuries de médicaments et accéléré le départ de professionnels de santé. Pour le ministère de la Santé publique, les hôpitaux et les familles, l’enjeu dépasse donc largement le traitement des nouveaux malades : il faut financer plusieurs dizaines de milliers de parcours de soins tout en développant le dépistage et en agissant sur des facteurs de risque évitables.
Les chiffres de 2022 doivent être interprétés avec précision. Les 13 034 nouveaux cas, 7 307 décès et 33 576 personnes vivant avec un diagnostic récent proviennent des estimations GLOBOCAN du Centre international de recherche sur le cancer. Elles servent à comparer les pays selon une méthodologie harmonisée et ne correspondent pas à un recensement administratif exhaustif de chaque malade traité au Liban. Le ministère de la Santé publique dispose parallèlement du Registre national du cancer, alimenté par les déclarations des médecins, les données d’anatomopathologie, d’hématologie et un dispositif de collecte active. Les deux systèmes peuvent donc produire des niveaux légèrement différents selon la population de référence et la méthode utilisée. Ils convergent néanmoins sur une réalité : le cancer pèse lourdement sur la mortalité, les dépenses de santé et les capacités hospitalières du pays.
Le problème est d’autant plus important que le cancer ne produit pas seulement un flux annuel de nouveaux patients. Les personnes diagnostiquées au cours des années précédentes restent souvent dans le système de soins pendant plusieurs années. Certaines suivent une chimiothérapie, une hormonothérapie, une thérapie ciblée ou une immunothérapie. D’autres doivent effectuer des examens réguliers pour surveiller une récidive. D’autres enfin vivent longtemps avec une maladie métastatique devenue partiellement contrôlable grâce aux traitements modernes. Chaque nouvelle année ajoute donc de nouveaux malades à une population déjà suivie, ce qui augmente mécaniquement les besoins en consultations, médicaments, imagerie, radiothérapie, chirurgie et soins de support.
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Une hausse du cancer installée sur plusieurs décennies
L’évolution sur plusieurs décennies est l’un des aspects les plus préoccupants. Une analyse internationale publiée en 2025 et portant sur la période 1990-2023 a identifié le Liban parmi les pays où le nombre de nouveaux cancers a progressé le plus rapidement. La hausse moyenne a été estimée autour de 4 % par an sur cette longue période. Ce chiffre ne signifie pas que le risque individuel augmente mécaniquement de 4 % chaque année. Une partie de l’évolution résulte du vieillissement de la population, de la croissance démographique et d’une meilleure détection. Mais le rythme reste suffisamment élevé pour obliger les autorités à examiner également les facteurs modifiables qui peuvent contribuer à cette charge.
Le ministère de la Santé a lui-même évoqué en 2026 une incidence de l’ordre de 224 cas pour 100 000 habitants dans les données utilisées lors de ses campagnes publiques. Ce chiffre ne doit pas être comparé directement, sans précaution, aux taux standardisés internationaux, car les méthodes et les populations de référence diffèrent. Il confirme toutefois la place importante du cancer dans le profil sanitaire du Liban. Le ministère reconnaît parallèlement un retard en matière de sensibilisation et de diagnostic précoce, alors même que le bénéfice d’une détection rapide est déterminant pour plusieurs tumeurs fréquentes.
Le chiffre de 33 576 personnes vivant en 2022 avec un diagnostic posé au cours des cinq années précédentes permet de mieux mesurer la pression. Une femme traitée pour un cancer du sein peut avoir besoin pendant plusieurs années d’un traitement hormonal, d’examens radiologiques et de consultations. Un homme traité pour un cancer de la prostate peut être suivi par des analyses biologiques régulières. Un patient atteint d’un cancer colorectal doit parfois subir plusieurs interventions, une chimiothérapie puis des contrôles endoscopiques. Une personne atteinte d’un cancer métastatique peut recevoir un traitement pendant des années. Le système doit donc accompagner des patients très différents, du diagnostic initial jusqu’à la surveillance de long terme.
Cette accumulation transforme l’organisation des soins. L’oncologie ne se résume pas au nombre de lits disponibles. Elle mobilise des hôpitaux de jour, des pharmacies spécialisées, des blocs opératoires, des laboratoires d’anatomopathologie, de la biologie moléculaire, des services d’imagerie, de radiothérapie et des équipes de soins palliatifs. Elle nécessite aussi des infirmiers formés, des physiciens médicaux, des manipulateurs, des pharmaciens hospitaliers et des techniciens capables de maintenir des équipements complexes. Une pénurie de personnel dans un seul maillon peut retarder l’ensemble du parcours.
Le cancer du sein reste au premier plan
Chez les femmes, le cancer du sein reste le premier défi. Le Liban dispose depuis longtemps de campagnes de sensibilisation et de mammographie, mais leur efficacité dépend de la continuité du parcours. Une mammographie anormale doit être suivie rapidement d’une échographie, d’une biopsie et d’une analyse anatomopathologique, puis d’un traitement adapté. Une campagne de dépistage perd une partie de son intérêt si une patiente découvre une anomalie mais renonce aux examens complémentaires pour des raisons financières.
La crise économique a précisément fragilisé cette continuité. De nombreux ménages ont vu leur revenu réel s’effondrer après 2019, tandis que les tarifs médicaux et hospitaliers se redollarisaient progressivement. Une mammographie à prix réduit peut rester accessible, mais les examens supplémentaires, les transports, les consultations et les journées de travail perdues peuvent devenir difficiles à financer. La lutte contre le cancer du sein suppose donc de penser le dépistage comme une chaîne complète, et non comme un examen isolé.
Le stade auquel la maladie est détectée reste déterminant. Un cancer localisé peut souvent être traité avec de bien meilleures perspectives qu’une maladie découverte après une diffusion métastatique. Le diagnostic tardif entraîne aussi des traitements plus lourds, davantage d’imagerie et une consommation plus importante de médicaments onéreux. Renforcer le dépistage constitue ainsi à la fois un enjeu de survie et de maîtrise des dépenses de santé.
Le poumon révèle le poids du tabagisme
Le cancer du poumon constitue un autre signal majeur. Le Liban conserve une forte exposition au tabac, qu’il s’agisse de cigarettes ou de narguilé. Le Registre national du cancer et des travaux menés au Liban indiquent plus de 1 000 diagnostics de cancer du poumon par an dans les séries récentes et une incidence particulièrement élevée à l’échelle régionale, notamment chez les femmes. Le tabagisme reste l’un des facteurs de risque les mieux établis et constitue donc une cible prioritaire de prévention.
Le narguilé pose un problème spécifique parce qu’il conserve une image sociale souvent moins négative que celle de la cigarette. Or l’exposition à la fumée, au monoxyde de carbone et à différentes substances toxiques peut être importante. Une politique efficace devrait associer fiscalité, limitation de la publicité, interdiction réelle de fumer dans les lieux concernés, prévention auprès des adolescents et accès au sevrage. Ces mesures peuvent produire des effets sur plusieurs cancers mais aussi sur les maladies cardiovasculaires et respiratoires.
La question est également budgétaire. Traiter un cancer du poumon avancé peut nécessiter chimiothérapie, immunothérapie, radiothérapie, examens moléculaires et imagerie répétée. Une politique de réduction du tabagisme agit beaucoup plus en amont et sur une population bien plus large. Dans un système disposant de ressources limitées, la prévention ne constitue donc pas une dépense secondaire : elle permet potentiellement d’éviter une partie des coûts médicaux futurs.
Pollution et générateurs ajoutent une inquiétude environnementale
La pollution atmosphérique ajoute une préoccupation supplémentaire. Le trafic routier, certains sites industriels, les incendies et la dépendance massive aux générateurs diesel ont exposé pendant des années une partie de la population à des concentrations importantes de polluants. Il serait scientifiquement incorrect d’attribuer une proportion précise des cancers libanais aux générateurs ou à la pollution sans études spécifiques de long terme. Le cancer possède souvent une période de latence importante et plusieurs facteurs peuvent agir chez un même patient.
Mais la réduction des particules fines et des émissions polluantes reste une priorité sanitaire indépendante. Ses bénéfices potentiels dépassent largement l’oncologie et concernent aussi les maladies cardiovasculaires, respiratoires et la mortalité prématurée. L’amélioration de la fourniture publique d’électricité et la diffusion du solaire peuvent donc produire un bénéfice sanitaire indirect si elles réduisent le recours aux générateurs dans les zones urbaines densément peuplées.
Les conflits successifs ajoutent une autre inconnue. Bombardements, incendies, destructions de bâtiments et accumulation de débris peuvent exposer certaines populations à différents polluants. Il serait prématuré d’attribuer la hausse actuelle des cancers aux guerres récentes, car de nombreuses tumeurs se développent après de longues périodes de latence. En revanche, l’absence de preuve immédiate ne doit pas empêcher la surveillance environnementale.
Prostate, côlon et vessie complètent le tableau
Chez les hommes, le cancer de la prostate figure parmi les localisations les plus fréquentes. Son incidence augmente avec l’âge, ce qui signifie que le vieillissement de la population devrait maintenir une pression importante sur les services d’urologie et d’oncologie. Le ministère a d’ailleurs intégré cette pathologie à ses campagnes de sensibilisation en 2026. La question du dépistage doit être individualisée selon l’âge, les antécédents familiaux et les recommandations médicales afin d’éviter à la fois les diagnostics tardifs et les examens inutiles.
Le cancer colorectal touche les deux sexes et représente un autre domaine où la prévention secondaire peut avoir un effet considérable. Certaines lésions précancéreuses peuvent être détectées et retirées avant leur transformation. Le ministère dispose de recommandations nationales sur le dépistage, notamment par recherche de sang occulte dans les selles suivie, lorsque cela est indiqué, d’une coloscopie. L’enjeu principal reste l’application à grande échelle. Une recommandation ne devient une politique de santé publique que lorsqu’une proportion importante de la population cible y a effectivement accès.
Le cancer de la vessie complète le tableau des localisations fréquentes. Le tabagisme constitue également un facteur de risque majeur pour cette maladie. La présence simultanée du cancer du poumon et de celui de la vessie parmi les diagnostics fréquents rappelle qu’une même politique de prévention peut agir sur plusieurs pathologies. Le coût d’une campagne antitabac doit donc être comparé non seulement aux traitements oncologiques évités, mais aussi à l’ensemble des complications cardiovasculaires et respiratoires qu’elle peut contribuer à réduire.
Plus de 7 300 décès soulignent l’urgence du diagnostic précoce
Les 7 307 décès estimés en 2022 montrent aussi que le problème ne se limite pas à l’incidence. Ces décès ne correspondent évidemment pas aux 13 034 personnes diagnostiquées la même année : beaucoup de patients décédés en 2022 avaient reçu leur diagnostic auparavant. Mais le niveau de mortalité montre l’importance du stade auquel la maladie est découverte et de l’accès rapide au traitement. Deux systèmes de santé confrontés à une incidence comparable peuvent obtenir des résultats très différents selon leur capacité à identifier les cancers tôt.
Le diagnostic précoce possède également une dimension économique. Une tumeur localisée peut parfois être traitée par chirurgie avec un traitement complémentaire limité. Une maladie métastatique nécessite souvent plusieurs lignes thérapeutiques, davantage d’imagerie, des hospitalisations et des médicaments coûteux pendant une longue période. Investir dans le dépistage n’est donc pas seulement une mesure de prévention : c’est aussi une manière de réduire une partie du coût futur de l’oncologie, même si tous les cancers avancés ne peuvent évidemment pas être évités.
La mortalité doit également être mieux documentée. Le ministère dispose d’un système hospitalier de notification des causes de décès, mais une surveillance complète suppose une certification homogène et une couverture aussi large que possible. Connaître le nombre de nouveaux cas ne suffit pas. Il faut déterminer quels cancers tuent le plus, à quel âge, dans quelles régions et après quel parcours de soins.
Les traitements modernes améliorent la survie mais font exploser les coûts
Les progrès thérapeutiques ont transformé la survie de certains patients. Les thérapies ciblées, les anticorps monoclonaux et les immunothérapies ont ouvert des possibilités qui n’existaient pas il y a vingt ans. Certaines personnes atteintes de cancers avancés peuvent désormais vivre plusieurs années avec une maladie contrôlée. Cette évolution constitue un progrès médical majeur, mais elle modifie aussi la structure des dépenses : un traitement peut devoir être administré pendant de nombreux mois et coûter très cher.
Les données publiées par le ministère avaient déjà montré avant la crise le poids budgétaire disproportionné de certaines immunothérapies. Le pembrolizumab et le nivolumab représentaient une part très importante du coût du traitement du cancer du poumon alors qu’ils concernaient une fraction limitée des bénéficiaires. Depuis, le nombre de molécules innovantes s’est encore accru. Le défi pour l’État consiste donc à financer l’innovation sans rendre le système insoutenable.
Cette équation renforce l’importance de la médecine de précision. Lorsqu’un traitement ne fonctionne que chez des patients présentant une mutation ou un biomarqueur particulier, le test diagnostique devient une condition économique autant que médicale. Prescrire correctement permet d’éviter de mobiliser des dizaines de milliers de dollars pour une thérapie dont le patient a peu de chances de bénéficier. Cela suppose toutefois de disposer de laboratoires, de personnel qualifié et de procédures de remboursement pour les examens moléculaires.
Le recours aux biosimilaires et aux génériques lorsque leur efficacité et leur sécurité sont démontrées constitue aussi un levier. Le ministère peut négocier les prix, regrouper les achats et utiliser des protocoles nationaux pour éviter des écarts injustifiés de prescription. Quelques points de réduction sur des traitements très coûteux peuvent représenter des montants importants lorsqu’ils sont multipliés par plusieurs milliers de patients.
La crise de 2019 a transformé le cancer en épreuve financière
La crise financière de 2019 a frappé ce système au pire moment. L’effondrement de la livre, les restrictions bancaires et la diminution des capacités budgétaires publiques ont perturbé l’importation des médicaments. Des pénuries répétées ont touché les traitements anticancéreux. Des familles ont dû rechercher certaines molécules auprès d’associations, de proches à l’étranger ou de circuits alternatifs. Pour une maladie traitée selon des cycles précis, une rupture prolongée peut compromettre la stratégie thérapeutique et provoquer une anxiété considérable.
Le financement hospitalier a été bouleversé dans le même temps. Une part importante des soins a été redollarisée, tandis que les organismes publics et les assureurs ajustaient progressivement leurs tarifs. Le résultat est une hausse des paiements directs par les ménages. Dans l’oncologie, cette transformation est particulièrement lourde car les dépenses s’accumulent : consultations, analyses, médicaments, scanner, IRM, chirurgie, transport, soins à domicile et parfois perte temporaire de revenu.
Cette réalité crée une inégalité devant la maladie. Une famille bénéficiant d’une assurance privée solide, de revenus en dollars ou d’un soutien de la diaspora peut généralement mobiliser plus rapidement les ressources nécessaires. Une personne dépendant d’un salaire local ou d’une couverture publique peut être contrainte d’attendre ou de rechercher une aide associative. Le risque est que le pronostic médical soit influencé par la capacité financière avant même que le traitement ne commence.
La diaspora joue ainsi un rôle important mais difficile à quantifier. Des familles financent médicaments, examens ou hospitalisations grâce à des transferts venus du Golfe, d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Afrique ou d’Australie. Cette solidarité amortit une partie de la crise, mais elle ne peut remplacer un mécanisme national de couverture. Un système de santé ne peut dépendre de la présence, ou non, d’un parent capable d’envoyer des dollars.
Le ministère affirme avoir triplé les médicaments distribués
Les autorités affirment néanmoins avoir amélioré l’approvisionnement. Rakan Nassereddine a indiqué que le nombre de boîtes de médicaments anticancéreux distribuées par le ministère était passé d’environ 65 000 en 2024 à près de 200 000 en 2025. Cette progression montre un rétablissement partiel de la capacité publique après les années les plus graves de pénurie. Elle ne permet pas de conclure que tous les besoins sont couverts, mais elle constitue une évolution importante dans un secteur où la continuité des traitements est essentielle.
La distribution doit toutefois être accompagnée d’une traçabilité stricte. Les médicaments anticancéreux sont coûteux, rares et susceptibles d’alimenter des détournements lorsqu’ils manquent sur le marché. Les systèmes numériques de prescription et de suivi peuvent limiter les doubles délivrances, contrôler les indications et mieux prévoir les stocks. Une gestion plus rigoureuse peut libérer des ressources sans augmenter immédiatement le budget.
La planification des achats doit également être pluriannuelle. Le ministère ne peut attendre chaque pénurie pour déterminer la quantité de médicaments nécessaire. Le Registre national du cancer peut être utilisé pour anticiper les volumes selon le nombre de nouveaux diagnostics, les indications et les protocoles thérapeutiques. Cette articulation entre épidémiologie et achat public est indispensable pour réduire les ruptures.
Le financement reste toutefois le nœud du problème. Plus l’incidence progresse et plus les patients vivent longtemps grâce aux traitements, plus le nombre de personnes nécessitant des médicaments augmente. Le progrès médical accroît donc paradoxalement la pression budgétaire. Il faut désormais financer simultanément les nouveaux diagnostics et les patients déjà stabilisés sous traitement.
Les hôpitaux libanais conservent un atout majeur : leurs compétences
Le Liban conserve un atout important : son capital médical. Plusieurs hôpitaux universitaires disposent d’équipes capables de traiter des cancers complexes, de pratiquer la radiothérapie moderne, la chirurgie spécialisée, l’hématologie et la médecine de précision. Les universités forment des médecins et des chercheurs qui trouvent également leur place dans de grands centres internationaux. Cette expertise constitue une base essentielle pour reconstruire une politique oncologique nationale.
La crise a néanmoins accéléré l’émigration de médecins, d’infirmiers, de pharmaciens, de techniciens et de physiciens médicaux. Or la technologie ne remplace pas le personnel. Un accélérateur de radiothérapie nécessite une équipe spécialisée. Un laboratoire de biologie moléculaire exige des compétences précises. Une unité d’oncologie pédiatrique ne peut fonctionner correctement sans infirmiers expérimentés et sans coordination multidisciplinaire.
Préserver les ressources humaines doit donc devenir un objectif aussi important que l’achat de nouveaux équipements. Les professionnels qualifiés peuvent quitter le pays lorsque leurs revenus, leurs conditions de travail ou les possibilités de recherche deviennent insuffisants. Leur remplacement prend plusieurs années. Le départ d’un spécialiste ne se résume pas à une place vacante : il peut réduire la capacité d’un service entier à prendre en charge certains cas.
Le maintien d’une médecine de qualité suppose aussi des équipements entretenus. Radiothérapie, imagerie et laboratoires dépendent de pièces détachées, de contrats de maintenance et de consommables souvent importés. Une panne prolongée peut obliger les patients à se déplacer vers un autre établissement ou à retarder leur traitement.
Le Registre national du cancer devient un outil stratégique
Le Registre national du cancer constitue l’autre outil indispensable. Le ministère indique que les données sont recueillies par déclaration passive des médecins et par collecte active afin d’identifier les cas incidents confirmés par histopathologie ou hématologie. Les tableaux 2022, 2023 et 2024 permettent désormais d’améliorer l’observation après plusieurs années marquées par des retards de publication. Cette continuité doit être préservée, car une politique de santé publique ne peut être pilotée avec des données trop anciennes.
Le registre doit aussi pouvoir mesurer les différences territoriales et sociales. Une moyenne nationale peut masquer des écarts entre Beyrouth, le Mont-Liban, le Nord, la Békaa ou le Sud. Des variations peuvent résulter de la structure d’âge, des comportements, de l’accès au diagnostic ou d’expositions particulières. Les identifier permettrait de cibler plus efficacement les campagnes de dépistage et les ressources hospitalières.
Les données doivent enfin permettre d’étudier les tendances par localisation. Une progression du cancer du poumon n’appelle pas les mêmes interventions qu’une hausse des cancers colorectaux. Les politiques de prévention, les campagnes de dépistage et les investissements hospitaliers doivent être adaptés aux évolutions observées.
Le Registre peut donc devenir un outil de planification financière. En estimant le nombre de nouveaux patients par type de cancer et par stade, le ministère peut mieux prévoir les besoins en médicaments, radiothérapie et chirurgie. La qualité de la donnée devient directement liée à la capacité de maîtriser les dépenses.
La prévention ne peut plus rester secondaire
Le Liban ne pourra pas financer indéfiniment une stratégie consistant à attendre les cancers avancés puis à acheter les traitements les plus coûteux disponibles. La lutte contre le tabac, la vaccination contre le papillomavirus, le dépistage du cancer du sein et colorectal, la réduction de l’obésité et la promotion de l’activité physique peuvent prévenir une partie des cancers ou les identifier plus tôt.
Cela ne signifie pas que le cancer serait toujours évitable par des comportements individuels. Beaucoup de patients développent la maladie sans facteur de risque clairement modifiable. La prévention ne doit donc jamais devenir un moyen de culpabiliser les malades. Son objectif est collectif : réduire l’exposition de toute la population à des risques connus lorsque des interventions efficaces existent.
Le rôle des soins primaires est ici déterminant. Un médecin de famille ou un centre de santé peut identifier un fumeur nécessitant une aide au sevrage, rappeler à une patiente qu’elle doit effectuer une mammographie ou proposer un dépistage colorectal à une personne appartenant à la tranche d’âge concernée. Les grands centres hospitaliers ne peuvent pas assurer seuls cette fonction.
La prévention nécessite enfin une continuité politique. Une campagne annuelle de quelques semaines ne peut modifier durablement les comportements si les cigarettes restent facilement accessibles, si les interdictions ne sont pas appliquées ou si le dépistage disparaît une fois la campagne terminée. Le ministère doit donc passer d’une logique événementielle à une stratégie permanente.
Les guerres imposent désormais une surveillance environnementale
Les conflits successifs ajoutent une autre question. Les bombardements, incendies, destructions de bâtiments et dépôts de débris peuvent exposer des populations à différents polluants. Il serait prématuré d’attribuer une hausse précise du cancer aux guerres récentes, car de nombreuses tumeurs se développent après de longues périodes de latence. En revanche, l’absence de preuve immédiate ne doit pas empêcher la surveillance.
Mesurer l’air, l’eau et les sols dans les zones fortement touchées permettrait de constituer des données utilisables dans les prochaines années. Cette surveillance devrait identifier les substances présentes, leur concentration et la durée d’exposition. Des cohortes pourraient ensuite être suivies lorsque les conditions scientifiques le permettent.
Cette démarche doit rester rigoureuse et indépendante des affirmations politiques. Des prélèvements standardisés, des laboratoires identifiés et des protocoles publiés sont nécessaires pour établir une éventuelle relation entre exposition et maladie. Le Liban dispose d’universités capables de contribuer à ces travaux, mais leur financement doit être suffisamment stable pour suivre les populations pendant plusieurs années.
L’objectif ne concerne pas uniquement le cancer. Certaines expositions peuvent aussi affecter les systèmes respiratoire, cardiovasculaire, neurologique ou reproductif. Une surveillance environnementale correctement organisée peut donc servir plusieurs politiques de santé publique à la fois.
Le vieillissement annonce une pression durable sur le système
Même si les principaux facteurs de risque restaient stables, le nombre absolu de cancers pourrait continuer à augmenter parce qu’une part croissante de la population atteint les âges où la maladie devient plus fréquente. Le vieillissement démographique impose donc une planification à dix ou quinze ans.
Combien d’appareils de radiothérapie seront nécessaires ? Combien d’oncologues et de chirurgiens spécialisés devront être formés ? Quelle quantité de médicaments devra être financée chaque année ? Combien de centres de dépistage seront nécessaires hors de Beyrouth ? Ces questions doivent être traitées avant que la demande ne dépasse les capacités existantes.
Le même raisonnement vaut pour les soins palliatifs. Tous les patients ne peuvent pas être guéris et certains auront besoin de contrôle de la douleur, de soutien psychologique et de soins à domicile. Développer ces services ne signifie pas renoncer au traitement ; il s’agit d’améliorer la qualité de vie lorsque la maladie devient avancée.
Les familles doivent également être soutenues. Le cancer peut imposer plusieurs mois d’arrêt de travail à un malade ou à un proche qui l’accompagne. L’impact économique dépasse donc la facture hospitalière et affecte la productivité, les revenus et parfois la scolarité des enfants lorsqu’un ménage doit réorganiser toutes ses dépenses.
Le prochain enjeu sera de mesurer si la hausse continue
Le Liban dispose désormais d’éléments suffisamment solides pour considérer le cancer comme une priorité nationale durable. Les estimations de 2022 donnent la mesure de la charge : plus de 13 000 nouveaux cas, plus de 7 300 décès et plus de 33 000 personnes vivant avec un diagnostic récent. Les données de long terme indiquent parallèlement une progression rapide du nombre de cancers, tandis que le ministère reconnaît une incidence élevée et un retard dans le dépistage précoce.
La réponse ne peut donc pas être réduite à une seule mesure. Augmenter les stocks de médicaments sans améliorer le dépistage reviendrait à traiter davantage de maladies avancées. Organiser des campagnes de dépistage sans garantir les examens et les traitements suivants laisserait une partie des patients au milieu du parcours. Investir dans les équipements sans retenir les médecins, infirmiers et techniciens ne suffirait pas davantage.
Le ministère a augmenté la distribution de médicaments et dispose désormais de données du Registre national allant jusqu’en 2024. Ces informations doivent permettre de vérifier si la progression observée au cours des dernières décennies se poursuit et quelles localisations augmentent le plus rapidement. La prochaine étape sera donc moins de constater l’ampleur du problème que de relier ces données à des objectifs mesurables de prévention, de dépistage, de financement et de survie, alors que plusieurs dizaines de milliers de Libanais vivent déjà avec les conséquences directes d’un diagnostic de cancer.



