La Chine est désormais le premier fournisseur du Liban et pourrait déjà occuper, selon la méthode statistique retenue, le premier rang parmi ses partenaires commerciaux pris individuellement. Les échanges sino-libanais ont atteint 2,8 milliards de dollars en 2025, contre environ 10 millions de dollars au moment de l’établissement des relations diplomatiques en 1971, selon les chiffres présentés le 10 août 2026 par l’ambassadeur chinois à Beyrouth, Chen Chuandong. Au premier semestre 2026, malgré la guerre régionale et les perturbations logistiques, les échanges ont encore représenté 1,29 milliard de dollars. Les données douanières libanaises confirment surtout une réalité incontestable : la Chine était en 2025 la première origine des importations libanaises, devant la Suisse et les Émirats arabes unis. Cette progression offre au Liban des équipements industriels, technologiques et solaires à des prix compétitifs, mais elle révèle aussi une faiblesse structurelle : la relation reste largement déséquilibrée en faveur des produits chinois. Pour Beyrouth, le véritable enjeu n’est donc plus seulement d’importer davantage de Chine. Il consiste à attirer des investissements chinois et à vendre davantage de produits et de services libanais sur le marché chinois.
La Chine est déjà le premier fournisseur du Liban
Les statistiques de 2025 permettent de mesurer la transformation. Le Liban a importé cette année-là pour plus de 21 milliards de dollars de marchandises. La Chine représentait 11,73 % de cette facture, devant la Suisse, à 9,34 %, et les Émirats arabes unis, à 8,07 %. Pékin occupait donc clairement la première place parmi les fournisseurs du marché libanais. Selon les données présentées à partir des statistiques douanières, les importations provenant de Chine se situaient autour de 2,2 à 2,5 milliards de dollars selon les bases, les dates de consolidation et les méthodes de comptabilisation retenues.
L’ambassadeur Chen Chuandong avance pour sa part un volume total d’échanges sino-libanais de 2,8 milliards de dollars en 2025. Ce chiffre comprend le commerce dans les deux directions et repose sur les données utilisées par la partie chinoise. Il place la relation économique avec Pékin à un niveau comparable, voire supérieur, à celui des principaux partenaires commerciaux du Liban pris individuellement. La comparaison demande toutefois de la prudence car les statistiques chinoises et libanaises ne comptabilisent pas toujours les marchandises de la même manière, notamment lorsque celles-ci transitent par des plateformes commerciales intermédiaires.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
La tendance importe davantage que quelques centaines de millions de différence statistique. La Chine a pris une position dominante dans l’approvisionnement du Liban et cette position ne dépend plus seulement des produits de consommation bon marché. Les marchandises chinoises sont désormais présentes dans les télécommunications, les équipements électriques, l’électronique, les machines, les véhicules et pièces détachées, les batteries, les installations photovoltaïques et une multitude d’équipements utilisés par les entreprises.
Cette progression s’est produite alors même que l’économie libanaise traversait la plus grave crise financière de son histoire contemporaine. Depuis 2019, le crédit bancaire s’est pratiquement effondré, la livre a perdu l’essentiel de sa valeur et les entreprises ont dû fonctionner dans une économie largement dollarisée et fortement dépendante des liquidités. La Chine a profité d’une caractéristique essentielle de ce nouveau marché : les entreprises et les ménages libanais recherchent davantage qu’auparavant des équipements présentant un rapport prix-capacité favorable.
De 10 millions à 2,8 milliards de dollars
L’évolution sur le temps long est spectaculaire. Lorsque le Liban et la République populaire de Chine ont établi leurs relations diplomatiques en 1971, les échanges commerciaux ne représentaient qu’environ 10 millions de dollars. Le chiffre cité aujourd’hui par Pékin atteint 2,8 milliards. En valeur nominale, le commerce bilatéral a donc été multiplié plusieurs centaines de fois en un peu plus d’un demi-siècle.
Cette croissance reflète d’abord la transformation de la Chine elle-même. L’économie chinoise des années 1970 n’avait ni la puissance industrielle, ni la capacité exportatrice, ni l’intégration aux chaînes mondiales qui caractérisent la Chine contemporaine. Au fil des décennies, les entreprises chinoises ont conquis les marchés du textile, de l’électronique, de l’équipement industriel, des télécommunications, des infrastructures et, plus récemment, des technologies énergétiques.
Le marché libanais s’est révélé particulièrement réceptif à cette offre. Le pays importe une grande partie des biens qu’il consomme et possède une base industrielle limitée. Les commerçants libanais ont historiquement joué un rôle important dans la recherche de fournisseurs internationaux capables de proposer des prix compétitifs. Les villes industrielles chinoises et les grands marchés de gros sont ainsi devenus des destinations habituelles pour de nombreux entrepreneurs libanais.
Cette évolution ne s’est pas interrompue avec la crise bancaire. Elle a simplement changé de structure. Le ralentissement du pouvoir d’achat a favorisé certains produits chinois moins coûteux que leurs équivalents européens ou américains, tandis que la crise énergétique a créé une demande massive pour une catégorie entièrement différente de marchandises : panneaux solaires, onduleurs, batteries et équipements permettant aux ménages et aux entreprises de produire eux-mêmes une partie de leur électricité.
Le solaire a profondément changé la nature des importations
L’énergie constitue probablement l’exemple le plus visible de la nouvelle relation économique avec la Chine. L’effondrement de la fourniture publique d’électricité et l’augmentation du prix des générateurs privés ont poussé des dizaines de milliers de ménages et d’entreprises libanais vers le photovoltaïque. La Chine domine largement la production mondiale de panneaux solaires, de cellules photovoltaïques et d’une partie des batteries utilisées pour le stockage.
Le résultat est visible sur les toits des immeubles, des maisons, des exploitations agricoles et des entreprises libanaises. Des installations autrefois marginales sont devenues une composante quotidienne du paysage énergétique. Dans de nombreux cas, les équipements utilisés proviennent directement de Chine ou sont assemblés à partir de composants chinois.
Cette relation est importante parce qu’elle montre que les importations chinoises ne peuvent plus être réduites à la caricature des articles de consommation à faible valeur. Le Liban importe désormais des technologies qui compensent les défaillances de ses propres infrastructures. Les panneaux solaires permettent de produire de l’électricité. Les batteries fournissent du stockage. Les équipements de télécommunications soutiennent des réseaux devenus essentiels au fonctionnement de l’économie.
L’ambassadeur chinois a lui-même insisté sur ce secteur le 10 août. Pékin cherche à présenter la transition énergétique comme un domaine où la coopération peut dépasser le commerce privé. La Chine a déjà fourni des équipements solaires dans le cadre de programmes d’aide et a notamment soutenu des installations destinées à Ogero, l’opérateur public des télécommunications.
La distinction est importante. Acheter des panneaux chinois crée un flux commercial. Financer une centrale, fournir des équipements à une institution publique ou participer à la modernisation d’un réseau crée une relation économique plus durable. Le Liban se trouve précisément devant ce choix : rester un marché de consommation pour les exportateurs chinois ou utiliser la relation avec Pékin pour reconstruire une partie de ses infrastructures.
Mais le commerce Chine-Liban reste profondément déséquilibré
Le poids de la Chine dans les importations ne signifie pas que le Liban bénéficie automatiquement de cette progression. Un partenaire commercial important peut soutenir l’économie, mais il peut également accentuer un déficit si les échanges fonctionnent presque uniquement dans une direction. Le problème libanais est précisément là.
Le pays achète beaucoup plus de marchandises chinoises qu’il ne vend de produits à la Chine. Les données sur les flux dans chaque direction varient selon les systèmes statistiques, mais la structure générale ne prête guère à discussion. La Chine est un fournisseur majeur du Liban ; le Liban reste un fournisseur marginal de la Chine.
Cette différence doit être replacée dans le déficit commercial global. En 2025, les importations libanaises ont dépassé 21 milliards de dollars, tandis que les exportations étaient d’environ 3,6 milliards. Le déficit commercial a ainsi atteint près de 17,44 milliards de dollars. Il s’est creusé de plus de 22 % en un an malgré une progression importante des exportations.
Cette situation n’est évidemment pas créée par la Chine. Le déficit commercial est une caractéristique ancienne du modèle économique libanais. Le pays consomme beaucoup de biens importés et produit trop peu de marchandises exportables pour équilibrer ces achats. Les transferts de la diaspora, le tourisme, les services et les entrées de capitaux ont historiquement compensé une partie de ce déséquilibre.
Mais la place croissante de la Chine rend le problème plus visible. Si 2 à 3 milliards de dollars d’échanges se traduisent essentiellement par des achats libanais, la croissance du commerce bilatéral augmente le volume des transactions sans nécessairement améliorer la capacité productive nationale.
Le vrai défi consiste à faire entrer les produits libanais en Chine
Pékin paraît conscient de cette faiblesse. Chen Chuandong a indiqué que les autorités chinoises cherchaient à identifier davantage de produits libanais pouvant trouver un marché en Chine. C’est probablement sur ce terrain que se jouera la qualité future de la relation commerciale.
Le Liban ne peut pas concurrencer la Chine dans la production industrielle de masse. Sa population, la taille de son marché, le coût de l’énergie, l’absence de financement bancaire normal et les déficiences logistiques rendent impossible une stratégie fondée sur de très grands volumes de produits standardisés. Il dispose en revanche de niches où son image, ses produits agricoles transformés, sa gastronomie et certaines productions à forte valeur peuvent trouver leur place.
Le vin constitue un exemple évident. Le Liban possède une industrie viticole reconnue internationalement, mais son implantation en Chine reste limitée par rapport aux grands exportateurs français, australiens, chiliens ou italiens. L’huile d’olive, les produits alimentaires spécialisés, les conserves, les pâtisseries, certains alcools et les produits issus de la transformation agricole pourraient également bénéficier d’une stratégie d’accès plus structurée.
La difficulté ne consiste pas uniquement à trouver un acheteur. Entrer durablement sur le marché chinois nécessite de maîtriser les normes sanitaires, l’étiquetage, les procédures douanières, la distribution, la protection de la marque et le marketing numérique. Une petite entreprise libanaise ne dispose généralement pas seule des ressources nécessaires pour construire ces réseaux.
Le gouvernement peut donc intervenir autrement que par des discours sur « l’ouverture à l’Est ». Il peut négocier les certifications nécessaires, accélérer les protocoles sanitaires, organiser des participations coordonnées aux foires commerciales chinoises et soutenir les entreprises qui cherchent des distributeurs.
Les services constituent un potentiel plus important qu’il n’y paraît
L’ambassadeur chinois ne limite pas les possibilités libanaises aux marchandises. Il cite également la création, le tourisme, la culture et les services. Cette dimension est essentielle parce que le Liban dispose traditionnellement d’un avantage comparatif plus important dans les activités de services que dans l’industrie lourde.
Avant la crise, Beyrouth conservait une place régionale dans la publicité, le design, la création, l’architecture, la finance, l’enseignement, la restauration et plusieurs industries culturelles. Une partie de ces compétences a quitté le pays depuis 2019, mais les réseaux professionnels subsistent au Liban et dans la diaspora.
La Chine constitue un marché immense pour ces secteurs, mais l’accès y est plus complexe qu’à un marché régional arabe. La langue, les règles d’investissement, les plateformes numériques spécifiques et les habitudes commerciales constituent autant de barrières. Transformer l’intérêt diplomatique chinois en opportunités concrètes exigera donc des intermédiaires spécialisés et une stratégie beaucoup plus structurée que celle menée jusqu’à présent.
Le tourisme constitue une autre possibilité. Avant la pandémie et les crises régionales, le nombre de voyageurs chinois dans le monde avait fortement progressé. Le Liban dispose d’atouts culturels, archéologiques et naturels capables d’intéresser ce marché. Mais il lui manque encore plusieurs éléments indispensables : liaisons aériennes pratiques, promotion en langue chinoise, infrastructures stables et perception de sécurité suffisante.
Les sites de Baalbeck, Byblos, Tyr, Anjar, les montagnes, la gastronomie et les vignobles peuvent être intégrés à une offre spécifique. Encore faut-il que les agences chinoises considèrent le Liban comme une destination fiable. Dans ce domaine, la stabilité politique et militaire compte probablement davantage que n’importe quelle campagne de promotion.
Les nouvelles routes de la soie restent largement sur le papier
Les relations sino-libanaises disposent pourtant déjà d’un cadre politique susceptible d’aller plus loin. En 2017, le Liban a signé un protocole de coopération lié à l’initiative chinoise des nouvelles routes de la soie, la Belt and Road Initiative. À l’époque, plusieurs projets avaient été évoqués autour des transports, des ports, des infrastructures et de la logistique.
Presque dix ans plus tard, le bilan reste modeste. Le Liban n’est pas devenu une grande plateforme de la Belt and Road en Méditerranée. Pékin n’a pas construit au Liban d’infrastructures comparables aux grands projets financés dans certains pays d’Asie, d’Afrique ou du Moyen-Orient.
Les raisons sont largement libanaises. Le blocage politique, l’effondrement financier de 2019, la crise bancaire, l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, les changements de gouvernement et les guerres successives ont créé un environnement peu compatible avec des engagements d’infrastructure à très long terme.
Un investisseur étranger peut accepter un risque commercial. Il hésitera davantage devant l’absence de réglementation stable, l’incertitude sur les paiements, la faiblesse institutionnelle et la possibilité qu’un contrat public soit remis en cause par un changement politique.
Chen Chuandong estime néanmoins que la reconstruction progressive du pays peut permettre de rouvrir ce dossier. La Chine observe les besoins libanais dans l’électricité, les télécommunications, les transports, les infrastructures culturelles et éventuellement les équipements publics.
Le port de Beyrouth et Tripoli donnent au Liban une valeur géographique
Le potentiel chinois tient également à la géographie. Le Liban possède deux grands débouchés maritimes à Beyrouth et Tripoli et se trouve à proximité immédiate de la Syrie. Si la reconstruction syrienne s’accélère, les ports libanais pourraient théoriquement jouer un rôle dans l’acheminement de marchandises vers l’intérieur du Levant.
Cette possibilité dépend toutefois des infrastructures et des relations avec Damas. Le Liban et la Syrie ont engagé en 2026 un processus de révision de plus de quarante accords bilatéraux touchant au commerce, au transit, aux investissements, à la fiscalité et aux déplacements. Le commerce officiel entre les deux pays était tombé autour de 250 millions de dollars après avoir autrefois approché 800 millions.
Le ministre libanais de l’Économie, Amer Bisat, estime que les échanges pourraient à terme atteindre plusieurs milliards. Si une telle évolution se produit, le Liban pourrait retrouver une partie de son rôle de plateforme maritime pour la Syrie et, au-delà, pour certains marchés arabes.
Pour les entreprises chinoises, cette géographie peut être intéressante. Un investissement dans la logistique libanaise n’aurait pas forcément pour seul objectif le marché intérieur, trop petit pour justifier certaines infrastructures. Il pourrait viser un ensemble plus large incluant la Syrie et éventuellement d’autres marchés du Levant.
Mais cette perspective reste conditionnelle. Les infrastructures routières doivent être modernisées, les douanes rationalisées et les relations politiques avec la Syrie stabilisées. Sans ces changements, la localisation du Liban ne suffit pas à créer un avantage économique.
Pékin avance jusqu’ici par des projets limités et visibles
La Chine a adopté au Liban une méthode prudente. Plutôt que de financer immédiatement de très grandes infrastructures, elle s’est concentrée sur des projets d’aide, des équipements et quelques réalisations institutionnelles clairement identifiables.
L’aide dans le solaire pour Ogero entre dans cette catégorie. Elle répond à un besoin concret et permet à la Chine de mettre en avant l’une de ses principales industries. Pékin a également soutenu la construction d’un institut supérieur de musique à Dbayeh, projet qui illustre davantage une diplomatie culturelle qu’une stratégie commerciale traditionnelle.
En mai 2026, les deux gouvernements ont encore signé un accord de coopération pour le développement. L’ambassadeur chinois l’a présenté comme une nouvelle étape dans l’assistance accordée au Liban et dans la volonté de participer à sa reconstruction.
La Chine a également fourni une aide humanitaire après les nouvelles destructions provoquées par les conflits de 2026. Ces contributions restent limitées au regard des besoins du Liban, mais elles participent à une présence chinoise qui combine commerce, aide et diplomatie.
Cette prudence contraste avec l’image parfois entretenue dans le débat politique libanais d’une Chine prête à financer immédiatement ports, centrales électriques, chemins de fer et grandes infrastructures. Pékin n’a jamais transformé ces spéculations en engagement financier massif.
La raison est simple : la Chine recherche elle aussi des projets capables d’être financés, exploités et remboursés. Elle n’a aucun intérêt à prendre en charge les conséquences des dysfonctionnements institutionnels libanais sans garanties suffisantes.
Le financement reste le principal obstacle à un bond des investissements
Le commerce sino-libanais fonctionne parce qu’un importateur libanais peut acheter une marchandise chinoise et la payer. Un investissement de plusieurs centaines de millions de dollars obéit à une logique beaucoup plus complexe. Il nécessite des contrats de long terme, un cadre tarifaire, des garanties et une visibilité sur les revenus futurs.
C’est là que la crise bancaire devient directement liée à la relation avec la Chine. Les banques libanaises ne remplissent plus normalement leur fonction de financement de l’investissement. Les entreprises travaillent largement avec leurs fonds propres ou des financements extérieurs. Un grand projet d’infrastructure ne peut fonctionner durablement dans cet environnement sans mécanisme financier spécifique.
La restructuration bancaire actuellement discutée au Parlement est donc aussi une condition de l’investissement chinois. Une banque chinoise ou une entreprise publique doit pouvoir identifier ses interlocuteurs, transférer les fonds, rapatrier des revenus et disposer d’un système juridique capable de faire respecter un contrat.
La sortie du Liban de la liste grise du Groupe d’action financière constitue un autre enjeu. Des mécanismes de conformité plus robustes faciliteraient les relations avec toutes les banques étrangères, pas seulement chinoises. La lutte contre le blanchiment, la transparence financière et le contrôle des flux deviennent ainsi des composantes très concrètes de la politique commerciale.
Il existe donc un lien direct entre des réformes présentées comme financières et la capacité du pays à attirer un investissement productif venu de Pékin.
La Chine ne remplacera pas les partenaires arabes du Liban
La progression chinoise ne signifie pas que le Liban doive choisir entre Pékin et les pays du Golfe. Les relations sont de nature différente. La Chine est principalement un fournisseur de biens et un partenaire potentiel pour l’investissement. Les États du Golfe sont particulièrement importants pour les exportations libanaises, le tourisme, les transferts de capitaux, l’emploi des expatriés et certains investissements.
La réouverture du marché saoudien aux produits libanais en juin 2026 illustre cette complémentarité. Riyad a levé une interdiction qui durait depuis près de cinq ans. Pour les producteurs agricoles et agroalimentaires libanais, l’accès au marché saoudien peut avoir un effet beaucoup plus immédiat que l’ouverture chinoise, car les goûts, les réseaux commerciaux et les distances sont plus favorables.
Les Émirats arabes unis jouent également un rôle particulier. Ils figuraient en 2025 parmi les principales destinations des exportations libanaises et parmi les grands fournisseurs du pays. La présence d’une diaspora libanaise importante facilite les échanges commerciaux et financiers.
La Chine ne remplace donc pas le monde arabe dans la stratégie économique du Liban. Elle ajoute un axe qui devient trop important pour être traité comme secondaire.
Une politique commerciale rationnelle consiste précisément à multiplier les débouchés. Le Liban a intérêt à vendre des produits agroalimentaires en Arabie saoudite, développer ses services avec les Émirats, retrouver des échanges terrestres avec la Syrie, commercer avec l’Union européenne et élargir simultanément sa relation avec la Chine.
La comparaison avec la Suisse révèle les limites des classements
Déterminer si la Chine est déjà « le premier partenaire commercial » du Liban nécessite d’ailleurs de distinguer plusieurs indicateurs. En 2025, elle était clairement le premier pays d’origine des importations. La Suisse était deuxième comme fournisseur mais première destination des exportations libanaises, avec environ 19,4 % du total selon certaines statistiques douanières.
Cette position suisse est largement liée au commerce des métaux précieux et des pierres, secteur qui pèse fortement dans les statistiques libanaises. Les Émirats étaient eux aussi une destination majeure des exportations, à plus de 16 % du total.
Si l’on additionne simplement les importations et les exportations par pays, le classement peut donc varier en fonction de la source et de la valorisation de certains flux. Les 2,8 milliards de dollars avancés par l’ambassadeur chinois suggèrent que la Chine se situe désormais au sommet ou à proximité immédiate du sommet.
Mais le titre de premier partenaire importe finalement moins que la nature de la relation. Un pays peut être numéro un parce qu’il vend énormément au Liban tout en achetant très peu de production libanaise. Une relation commerciale de moindre volume mais plus équilibrée peut avoir davantage d’effets directs sur l’emploi et l’industrie locale.
C’est pourquoi le gouvernement devrait suivre non seulement le volume total du commerce avec la Chine, mais aussi la part des exportations libanaises, leur valeur ajoutée et le nombre d’entreprises capables de pénétrer durablement ce marché.
Le premier semestre 2026 montre une résistance remarquable des échanges
Le chiffre de 1,29 milliard de dollars pour les six premiers mois de 2026 est également significatif. Il a été atteint dans un contexte régional particulièrement dégradé. Les guerres, les perturbations de la navigation et les risques sur les routes commerciales ont affecté l’ensemble du Moyen-Orient.
Si le rythme du premier semestre était simplement reproduit sur l’année entière, le commerce sino-libanais approcherait 2,6 milliards de dollars. Une extrapolation mécanique serait néanmoins imprudente car les flux commerciaux ne sont pas identiques d’un semestre à l’autre et peuvent subir de fortes variations.
La résistance des échanges confirme cependant que les produits chinois sont désormais profondément intégrés au marché libanais. Même dans un environnement de crise, les importateurs continuent de se fournir en Chine et les circuits logistiques restent actifs.
Cette solidité constitue un avantage mais aussi un risque. Une économie très dépendante d’un fournisseur pour des catégories essentielles peut devenir vulnérable aux perturbations maritimes, aux coûts du transport ou à un choc commercial international.
Le Liban a donc intérêt à conserver une diversification de ses fournisseurs, même si la compétitivité chinoise rend une forte présence de Pékin presque inévitable dans plusieurs secteurs.
Un partenariat chinois ne doit pas devenir une nouvelle économie d’importation
C’est probablement le principal avertissement à tirer des chiffres du 10 août. Le Liban peut se féliciter d’un commerce de 2,8 milliards de dollars avec la deuxième économie mondiale. Mais cette somme n’a pas la même signification si elle correspond à des machines utilisées pour produire au Liban ou à des biens consommés sans créer de capacité productive locale.
Une importation de panneaux solaires peut réduire la facture énergétique d’une entreprise et augmenter sa compétitivité. Une machine industrielle peut permettre de fabriquer des produits exportables. Un équipement de télécommunications peut améliorer la productivité. Dans ces cas, le déficit commercial finance indirectement une capacité économique.
La situation est différente lorsque les importations répondent uniquement à la consommation. Le Liban retrouve alors son ancien modèle : importer beaucoup, produire peu et financer la différence grâce aux transferts, au tourisme ou aux entrées de capitaux.
La crise de 2019 a montré la fragilité de ce modèle. La reprise ne pourra être durable si elle reproduit exactement la même structure avec de nouveaux fournisseurs.
La relation avec la Chine doit donc être jugée à partir d’un critère supplémentaire : combien d’investissements, de production et d’exportations permet-elle de créer au Liban ?
Le Liban doit négocier avec Pékin en fonction de ses propres priorités
Une stratégie économique envers la Chine supposerait enfin que Beyrouth détermine précisément ce qu’il veut obtenir. Jusqu’à présent, les relations ont largement progressé par le dynamisme du secteur privé et par des initiatives chinoises ponctuelles. Il manque encore une stratégie libanaise organisée.
Le pays peut sélectionner quelques secteurs prioritaires. L’énergie solaire et le stockage constituent un premier axe évident. Les télécommunications et l’infrastructure numérique en forment un autre. La logistique portuaire, certains transports, l’agro-industrie et éventuellement les équipements nécessaires à la reconstruction peuvent également être examinés.
Chaque projet doit toutefois être évalué économiquement. Le Liban ne gagnerait rien à remplacer une dépendance financière occidentale par des projets chinois mal négociés ou trop coûteux. Les appels d’offres, les conditions de financement, les garanties souveraines et les obligations de transfert technologique doivent rester transparents.
De la même manière, les relations avec Pékin ne doivent pas être transformées en choix géopolitique entre Chine et États-Unis. Le Liban dépend encore largement du système financier en dollars, de ses relations avec Washington, de l’Europe et des monarchies du Golfe. Sa taille économique lui impose une stratégie de diversification plutôt qu’une politique de blocs.
Pékin semble lui-même privilégier une approche pragmatique. L’ambassadeur Chen Chuandong insiste sur les échanges commerciaux, les projets concrets et les possibilités offertes par la reconstruction plutôt que sur un alignement politique libanais.
Passer du premier fournisseur au véritable partenaire
La Chine a donc déjà franchi une étape que les statistiques permettent de constater : elle est le premier fournisseur du Liban. Selon les données chinoises sur le commerce bilatéral et selon la méthode utilisée pour additionner importations et exportations, elle peut également prétendre au premier rang ou se trouver immédiatement au contact du premier partenaire commercial global.
Mais ce classement masque encore une relation très asymétrique. Pékin vend beaucoup au Liban. Le Liban vend peu à Pékin. Les investissements chinois restent modestes par rapport aux montants évoqués depuis l’adhésion libanaise aux Nouvelles routes de la soie en 2017. Les grands projets d’infrastructures n’ont pas encore suivi la progression spectaculaire du commerce.
C’est précisément là que se trouve la marge de croissance. La restructuration bancaire peut restaurer des circuits de financement. La stabilisation monétaire peut améliorer la visibilité des investisseurs. La normalisation des relations avec la Syrie peut redonner aux ports libanais une fonction de transit. La réouverture des marchés du Golfe peut renforcer les exportations et permettre aux producteurs de retrouver une taille suffisante pour chercher ensuite des débouchés plus lointains.
Dans ce scénario, la Chine ne serait plus seulement le pays qui fournit au Liban ses panneaux solaires, ses équipements, ses appareils électroniques et une partie de ses biens de consommation. Elle pourrait devenir une source de capital, de technologie et de débouchés pour les entreprises libanaises.
Les chiffres présentés par Chen Chuandong le 10 août montrent que la première partie de cette transformation a déjà eu lieu : la Chine est devenue incontournable dans le commerce libanais. La prochaine étape dépendra beaucoup moins de Pékin que de la capacité de Beyrouth à transformer 2,8 milliards de dollars d’échanges en investissements productifs et à faire monter, dans les statistiques futures, la colonne des marchandises et services vendus par le Liban à la Chine.



