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Joumblatt appelle à refonder la relation avec la Syrie

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Walid Joumblatt a appelé lundi 10 août 2026 à améliorer et consolider les relations entre le Liban et la Syrie, estimant qu’un rapprochement avec Damas contribuerait directement à renforcer l’unité nationale libanaise. L’ancien président du Parti socialiste progressiste s’exprimait lors de la signature de ses mémoires, « Un destin dans cet Orient », consacrées à cinquante années d’une trajectoire politique marquée par la guerre civile, l’intervention syrienne et l’assassinat de son père Kamal Joumblatt. Sa déclaration prend une dimension particulière : il continue d’accuser Hafez el-Assad d’avoir fait assassiner son père en 1977 et décrit l’intervention syrienne de 1976 comme une opération destinée à briser le Mouvement national libanais et l’autonomie de la décision palestinienne. Mais la disparition du régime Assad a changé la nature du dossier. Joumblatt distingue désormais le lourd contentieux historique avec la dynastie Assad de la nécessité pour le Liban d’établir avec la nouvelle Syrie une relation d’État à État, débarrassée de la tutelle qui avait structuré les rapports entre Beyrouth et Damas pendant des décennies.

Son message est double. D’un côté, il refuse de réécrire le passé : l’entrée des forces syriennes en 1976 reste, dans son récit, une intervention imposée par les rapports de forces régionaux, et l’assassinat de Kamal Joumblatt demeure associé au pouvoir de Hafez el-Assad. De l’autre, il estime que le Liban ne peut rester enfermé dans cette histoire au moment où Damas a changé de régime et où les deux pays doivent régler des dossiers concrets : frontière, sécurité, commerce, transit, réfugiés, disparus, détenus et accords économiques. Pour Joumblatt, la normalisation ne signifie donc ni oubli ni retour à l’ancien ordre. Elle doit servir à stabiliser les relations entre deux États voisins et à réduire la tentation, au Liban, de rechercher des protections communautaires auprès de puissances extérieures.

Des mémoires centrées sur la guerre et arrêtées à Taëf

Joumblatt a expliqué avoir commencé à travailler sur ses mémoires trois ans auparavant. Il les a dictées à Sébastien de Courtois avec l’aide de Marwan Hamadé, Ghazi Aridi et Nora Joumblatt. Il dit avoir tenté de restituer ce qu’il pouvait de cinquante années de souvenirs, tout en reconnaissant qu’un seul volume ne permettait pas de tout raconter. Le choix de clore le récit à l’accord de Taëf de 1989 est particulièrement significatif. Il concentre le livre sur la période qui a façonné son identité politique : l’assassinat de son père, son accession rapide à la direction du PSP, la guerre civile, les rapports avec Damas, l’invasion israélienne de 1982, la guerre de la Montagne et le compromis qui a mis officiellement fin au conflit.

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Ce choix laisse volontairement hors du livre une autre période pourtant essentielle : les années de tutelle syrienne après Taëf, la montée de l’opposition à Damas, la rupture avec Bachar el-Assad, l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, le mouvement du 14-Mars et le retrait de l’armée syrienne. Il permet aussi de recentrer le récit sur Kamal Joumblatt, dont la mort constitue le point de bascule personnel et politique. Walid Joumblatt entre alors brutalement dans une fonction qu’il n’avait pas préparée dans les mêmes conditions que son père. À partir de 1977, il doit diriger une communauté et un parti tout en négociant avec le régime qu’il accuse d’avoir ordonné l’assassinat.

L’accusation contre Hafez el-Assad reste inchangée

Près de cinquante ans après les faits, Joumblatt ne retire rien de son accusation contre Hafez el-Assad. Kamal Joumblatt a été assassiné le 16 mars 1977 avec Fouad Rizk et Hafez Ghosn, dans le Chouf, à proximité d’un poste syrien. Son fils a toujours attribué ce meurtre au régime de Damas. Les responsabilités n’ont jamais été établies par un jugement définitif, mais des responsables et témoins libanais ont, au fil des décennies, publiquement accusé des officiers syriens. L’arrestation en Syrie, en mars 2025, de l’ancien officier Ibrahim Huweija a ravivé le dossier, Walid Joumblatt l’ayant régulièrement cité parmi les responsables présumés.

Lors de la présentation de ses mémoires, Joumblatt a replacé l’assassinat dans la confrontation de 1976. Kamal Joumblatt dirigeait le Mouvement national libanais, coalition de gauche, nationaliste et arabiste alliée aux organisations palestiniennes. Il refusait l’intervention syrienne et considérait que l’entrée de l’armée de Damas devait empêcher son camp de transformer son avantage militaire en victoire politique. Pour son fils, l’intervention puis l’assassinat s’inscrivent dans une même stratégie de contrôle du Liban par Hafez el-Assad. Cette lecture explique pourquoi son appel actuel au rapprochement avec la Syrie ne peut être présenté comme une réconciliation avec l’ancien régime : il s’agit au contraire de construire une relation après sa disparition.

1976, le moment où le Liban devient l’objet des grandes puissances

Joumblatt a également évoqué le rôle d’Henry Kissinger et le feu vert que Washington aurait accordé à Hafez el-Assad pour intervenir au Liban. Les modalités exactes des arrangements entre les États-Unis, la Syrie et Israël restent débattues par les historiens, mais les contacts entre ces acteurs et les limites imposées au déploiement syrien sont largement documentés. L’intervention syrienne avait d’abord empêché l’effondrement du camp chrétien face au Mouvement national et aux organisations palestiniennes, avant d’être encadrée dans le dispositif de la Force arabe de dissuasion.

Pour Joumblatt, cette séquence illustre surtout une faiblesse structurelle libanaise. Les acteurs locaux combattaient pour des objectifs internes alors que les principales capitales régionales et internationales négociaient les limites de leur action. Le Liban apparaissait moins comme le maître de son conflit que comme le terrain où se croisaient les stratégies syrienne, israélienne, américaine et palestinienne. C’est cette expérience qu’il mobilise lorsqu’il affirme aujourd’hui que les Libanais ne peuvent ni avancer ni retarder les grandes alliances stratégiques et qu’ils doivent « rester à leur mesure ». Son message consiste à protéger l’État plutôt qu’à prétendre peser sur des confrontations dépassant ses capacités.

Une longue coexistence avec le régime qu’il accusait

La carrière de Walid Joumblatt montre toutefois qu’il n’a jamais pu transformer son accusation contre Damas en ligne politique permanente. Après 1977, il a dû traiter avec la Syrie. Pendant les années 1980, le PSP a coopéré avec Damas dans plusieurs étapes de la guerre. La guerre de la Montagne a renforcé la position militaire et politique de Joumblatt, qui devient l’un des principaux dirigeants du camp allié à la Syrie. Après Taëf, il participe au système politique de l’après-guerre, largement dominé par Damas. Ses ministres siègent dans les gouvernements et son bloc parlementaire fait partie des équilibres institutionnels construits sous tutelle syrienne.

Cette coexistence résume le pragmatisme de Joumblatt. Il n’a jamais cessé d’accuser le régime dans la mort de son père, mais il a choisi à plusieurs reprises de composer avec lui lorsque le rapport de forces l’imposait. Cette logique a souvent été critiquée comme un opportunisme politique ; elle est aussi liée à sa position de dirigeant d’une communauté minoritaire dépendante d’équilibres régionaux complexes. Sa déclaration de 2026 reprend cette idée sous une autre forme : il ne s’agit plus de composer avec une tutelle syrienne, mais d’éviter qu’une hostilité permanente à Damas ne redevienne une ligne de fracture intérieure libanaise.

2004-2005 : la rupture avec Damas

La relation s’était brisée au début des années 2000. Joumblatt s’opposa progressivement au maintien de la tutelle syrienne et à la prolongation du mandat du président Émile Lahoud en 2004. L’assassinat de Rafic Hariri le 14 février 2005 transforma ensuite la confrontation. Joumblatt devint l’une des figures du mouvement du 14-Mars et réclama le retrait de l’armée syrienne. Sous la pression des manifestations libanaises et de la communauté internationale, les dernières troupes syriennes quittèrent officiellement le Liban en avril 2005.

Le retrait militaire n’a pourtant pas normalisé la relation. Pendant près de vingt ans, la question syrienne a continué à diviser profondément les partis libanais. Une partie considérait Damas comme une menace permanente pour la souveraineté, tandis que le Hezbollah et ses alliés maintenaient une relation stratégique avec Bachar el-Assad. La guerre syrienne après 2011 a encore durci cette fracture. L’intervention du Hezbollah en Syrie, l’arrivée massive de réfugiés au Liban et la fermeture partielle des routes commerciales ont replacé Damas au cœur de la politique intérieure libanaise.

La chute du régime Assad ouvre une relation différente

La disparition du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024 a créé une rupture que Joumblatt avait lui-même cherché à saisir rapidement. Il s’était rendu à Damas quelques semaines après la chute du pouvoir et avait rencontré Ahmed al-Charaa, appelant déjà à des relations normalisées entre les deux pays et à une prise en compte des crimes du passé. En 2025 puis en 2026, les autorités libanaises et syriennes ont progressivement repris les contacts officiels, notamment sur la frontière, la sécurité et les dossiers économiques.

La relation est aujourd’hui reconstruite sur une base différente. Nawaf Salam et Ahmed al-Charaa ont discuté de la délimitation des frontières terrestre et maritime et de la coordination sécuritaire. En juillet 2026, les deux pays ont aussi mis en place une commission supérieure de coopération. Les gouvernements ont commencé à revoir plus de quarante accords hérités des décennies précédentes, notamment sur le commerce, les investissements, la fiscalité et le transit. Cette évolution donne un contenu concret à la formule employée par Joumblatt : renforcer la relation avec la Syrie peut devenir un instrument de stabilisation si elle repose sur la réciprocité plutôt que sur une tutelle.

Une relation économique devenue incontournable

L’intérêt libanais est évident. Le pays partage environ 375 kilomètres de frontière avec la Syrie et dépend du territoire syrien pour l’essentiel de ses liaisons terrestres avec la Jordanie, l’Irak et les marchés du Golfe. Le commerce officiel bilatéral, qui avait autrefois approché 800 millions de dollars par an, était retombé autour de 250 millions en 2025. Le ministre de l’Économie Amer Bisat estime désormais que les échanges peuvent remonter à plusieurs milliards si les accords, les tarifs douaniers et les routes sont réorganisés.

Pour les producteurs libanais, la Syrie n’est pas seulement un marché. Elle est surtout un corridor. Les exportations agricoles et industrielles vers l’Irak, la Jordanie, l’Arabie saoudite ou les Émirats dépendent d’un passage terrestre fluide. La remise en état des routes et des postes-frontières peut donc avoir un effet direct sur les coûts de transport. Le projet de transit de pétrole irakien vers le Liban ajoute désormais un intérêt supplémentaire : les cargaisons devront traverser la Syrie avant d’être stockées puis réexportées depuis le territoire libanais. Le rapprochement avec Damas devient ainsi une question de logistique et de revenus, pas seulement de diplomatie.

La frontière reste le premier test de souveraineté

La normalisation ne pourra toutefois être crédible si la frontière continue à fonctionner comme un espace échappant partiellement aux deux États. Pendant des décennies, les passages illégaux ont facilité la contrebande de carburants, de marchandises, d’armes et de personnes. Plusieurs zones restent sensibles du point de vue de la délimitation, et les affrontements frontaliers de 2025 ont rappelé que l’absence de coordination pouvait rapidement se transformer en crise sécuritaire.

Pour le Liban, la question est centrale : améliorer les relations avec la Syrie n’a de sens que si cela renforce le contrôle de l’État libanais sur son territoire. Une nouvelle relation qui rétablirait des réseaux parallèles, des influences sécuritaires ou des arrangements entre partis reproduirait précisément les mécanismes que Joumblatt prétend aujourd’hui dépasser. La coopération doit donc passer par l’armée, les douanes, la Sûreté générale et les ministères, avec des accords publics et une responsabilité claire de chaque administration.

Les détenus et disparus restent une dette impossible à effacer

Le rapprochement pose également la question des Libanais détenus ou disparus en Syrie. Des familles attendent depuis plusieurs décennies des informations sur des proches arrêtés pendant la guerre civile ou dans les années de présence syrienne. La chute du régime Assad a fait naître l’espoir d’accéder à des archives, des listes et des lieux de détention auparavant fermés. Ce dossier demeure l’un des tests les plus sensibles de la sincérité du changement à Damas.

La position de Joumblatt sur son propre père donne une cohérence particulière à cette exigence. Il appelle à une meilleure relation avec la Syrie sans retirer son accusation contre Hafez el-Assad. La normalisation qu’il défend n’est donc pas fondée sur l’oubli. Elle suppose, au contraire, que les questions autrefois impossibles à traiter puissent l’être entre deux États qui ne sont plus liés par un rapport de tutelle. Pour les familles des disparus, l’amélioration des relations ne sera crédible que si elle produit des réponses concrètes sur les personnes arrêtées, mortes en détention ou toujours portées disparues.

Le « pacte des minorités » au cœur de sa lecture du Levant

Joumblatt a parallèlement développé une mise en garde contre ce qu’il appelle le « pacte des minorités ». L’expression renvoie à une conception du Moyen-Orient dans laquelle les communautés minoritaires cherchent leur sécurité dans des alliances entre elles ou auprès de puissances extérieures, au lieu de s’intégrer dans des États communs. Il estime que cette logique a pesé sur la création et l’évolution du Liban et qu’elle a été réactivée par l’effondrement de l’Irak, la montée de l’influence iranienne et la stratégie du régime Assad.

Il accuse également Israël de continuer à construire sa politique régionale autour de cette fragmentation communautaire, du Liban à la Syrie, à l’Irak et à l’Iran. Cette dernière affirmation relève de son analyse politique et ne constitue pas la preuve d’une alliance formelle réunissant ces groupes. Elle traduit néanmoins une inquiétude constante chez lui : lorsque les minorités recherchent un protecteur extérieur, elles finissent par transformer leurs pays en terrains de confrontation entre puissances qui disposent de moyens beaucoup plus importants qu’elles.

Les Druzes directement concernés par cette stratégie

Cette question n’est pas abstraite pour Joumblatt. Les Druzes sont présents au Liban, en Syrie, en Israël et sur le Golan occupé. Chaque crise régionale peut donc transformer leur dispersion géographique en vulnérabilité politique. Les événements de Soueïda ont, depuis la chute du régime Assad, replacé cette question au centre des préoccupations du leadership druze libanais.

Joumblatt s’est régulièrement opposé à l’idée que la sécurité des Druzes syriens puisse dépendre d’une protection israélienne. Il considère qu’une telle évolution reproduirait exactement le modèle qu’il critique : une communauté minoritaire cherchant un garant extérieur contre son propre environnement national. Son alternative consiste à intégrer les Druzes aux États auxquels ils appartiennent et à obtenir de ces États des garanties politiques et sécuritaires. Dans cette logique, l’amélioration des relations entre Beyrouth et Damas contribue aussi à éviter que les Druzes libanais et syriens soient poussés vers des stratégies régionales contradictoires.

Israël visé, mais Joumblatt refuse une nouvelle logique de blocs

En visant Israël, Joumblatt ne propose pas pour autant que le Liban entre dans une alliance régionale opposée. C’est là toute la cohérence de son propos du 10 août. Il affirme que les grandes alliances stratégiques dépassent la capacité des Libanais à les modifier et que le pays doit d’abord renforcer sa propre cohésion. Son discours ne consiste donc pas à remplacer une dépendance occidentale ou israélienne par une dépendance syrienne, iranienne ou autre.

Cette prudence est le produit de cinquante années de retournements régionaux. La guerre civile libanaise a successivement attiré la Syrie, Israël, les organisations palestiniennes, les États-Unis et différentes puissances arabes. Après 1990, la tutelle syrienne a réduit l’autonomie politique de Beyrouth. Après 2005, le pays s’est divisé entre axes régionaux concurrents. Joumblatt présente désormais cette succession comme une démonstration : le Liban ne gagne rien à se concevoir comme une pièce centrale du rapport de forces moyen-oriental.

« Restons à notre mesure » comme ligne stratégique

La formule employée lors de la présentation de ses mémoires résume cette évolution. « Restons à notre mesure » signifie d’abord reconnaître les limites de la puissance libanaise. Le pays dispose d’une armée limitée, d’une économie fragilisée et d’institutions qui restent divisées par les appartenances communautaires. Il ne peut donc raisonnablement déterminer le comportement des grandes puissances de la région.

Pour Joumblatt, la marge de manœuvre se trouve à l’intérieur : consolider l’État, réduire les divisions communautaires et normaliser les relations avec les voisins. La Syrie devient alors moins un axe politique qu’un test de cette doctrine. Le Liban doit pouvoir entretenir avec Damas des relations économiques et sécuritaires sans redevenir dépendant de ses services, de son armée ou de ses choix régionaux.

Cette ligne rejoint également le changement générationnel au sein du PSP. Walid Joumblatt a officiellement quitté la présidence du parti en 2023 au profit de son fils Taymour. Il conserve une influence importante, mais ses prises de position prennent désormais davantage la forme d’une transmission d’expérience que d’une stratégie personnelle de conquête du pouvoir.

Une normalisation qui devra être jugée sur des dossiers précis

L’appel à améliorer les relations avec la Syrie sera donc jugé moins sur les déclarations que sur plusieurs dossiers concrets. Le premier est la frontière : délimitation, sécurité et suppression des passages illégaux. Le deuxième concerne les disparus et les détenus. Le troisième porte sur le commerce et le transit, avec la nécessité de remplacer les anciens accords déséquilibrés par des mécanismes transparents. Le quatrième concerne les réfugiés syriens présents au Liban et les conditions d’un retour volontaire, sûr et durable.

Le cinquième dossier touche à l’absence d’ingérence politique. La relation ne pourra être qualifiée de nouvelle que si Damas renonce à intervenir dans les nominations, les alliances parlementaires, la formation des gouvernements ou les équilibres communautaires libanais. C’est précisément sur ce terrain que l’ancien régime avait transformé une relation entre voisins en système de dépendance. La nouvelle Syrie devra donc démontrer qu’elle accepte un Liban souverain, même lorsque ses décisions ne correspondent pas aux intérêts syriens.

Joumblatt tente de séparer la Syrie du régime Assad

Le cœur politique de son intervention tient finalement dans cette distinction. Pendant des décennies, parler de la Syrie au Liban revenait presque toujours à parler du régime Assad. La présence militaire, les services de renseignement et les réseaux politiques avaient fusionné les deux notions dans le débat libanais. La chute de la dynastie permet pour la première fois de tenter de les séparer.

Joumblatt, dont la famille porte l’une des blessures les plus directement associées au pouvoir de Hafez el-Assad, est particulièrement bien placé pour formuler cette rupture. Il ne demande pas de réviser l’histoire de l’intervention syrienne. Il ne retire pas ses accusations sur le meurtre de son père. Il dit en revanche qu’un pays ne peut construire sa politique étrangère uniquement autour d’un contentieux avec un régime qui a disparu.

La réussite ou l’échec de cette doctrine dépendra désormais de Damas autant que de Beyrouth. Si les nouvelles autorités syriennes acceptent une relation fondée sur les frontières reconnues, la réciprocité et l’absence d’ingérence, l’idée défendue par Joumblatt peut devenir un élément de stabilisation. Si les anciens réflexes de tutelle réapparaissent, la mémoire de 1976, de 1977 et des décennies suivantes reviendra immédiatement au centre du débat libanais.

Le prochain chapitre ne figure pas encore dans ses mémoires

En choisissant d’arrêter son livre à Taëf, Joumblatt laisse précisément hors du récit la période au cours de laquelle sa relation avec la Syrie a connu ses retournements les plus spectaculaires. Ce silence chronologique donne involontairement davantage de poids à ses propos de 2026 : le chapitre suivant n’est pas seulement celui de ses souvenirs, mais celui d’une relation libano-syrienne qui reste en train d’être réécrite.

Les prochaines étapes sont déjà identifiables. La commission bilatérale créée en juillet doit avancer sur les accords économiques. Les deux gouvernements doivent poursuivre les discussions frontalières et sécuritaires. Les dossiers des disparus et des détenus restent ouverts. Le transit terrestre, notamment celui du pétrole irakien, doit tester la capacité des administrations à travailler ensemble sans revenir aux réseaux politiques du passé.

Joumblatt propose donc moins une réconciliation sentimentale qu’un changement de méthode. Après cinquante années pendant lesquelles la Syrie fut tour à tour puissance militaire, arbitre, tutrice et adversaire, il demande qu’elle redevienne un voisin avec lequel le Liban négocie ses intérêts. La possibilité de transformer cette formule en réalité dépendra désormais des actes des deux États, alors que les premières négociations sur la frontière, le commerce et les dossiers historiques sont encore loin d’être achevées.

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