L’expérience de John B. Calhoun ne décrit pas le Liban. Elle met cependant en lumière une question dérangeante : que devient une société lorsque certains de ses membres se retirent de toute responsabilité collective, vivent dans une bulle d’abondance artificielle et continuent de capter des ressources devenues rares pendant que le reste du pays s’appauvrit ?
Le Liban donne parfois l’impression de vivre dans plusieurs réalités à la fois. Il y a celle de ceux qui comptent chaque dollar, reportent une consultation médicale, renoncent à certains médicaments, réduisent les dépenses scolaires ou s’inquiètent simplement de la prochaine facture. Il y a aussi celle des jeunes qui ne voient plus d’avenir ici et préparent leur départ, parfois avec le soutien de familles qui savent qu’un diplôme n’est plus seulement une promesse d’ascension sociale, mais souvent un billet de sortie.
Et puis il existe un autre Liban. Celui des voitures de luxe qui circulent sur des routes défoncées, des restaurants pleins, des clubs privés, des salles de Pilates, des retraites de yoga, des rooftops, des boîtes de nuit et des panels où l’on parle de résilience, d’innovation ou de leadership avant de repartir dans des véhicules dont le prix dépasse parfois le revenu cumulé de plusieurs familles sur des années.
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Ces mondes se croisent sans vraiment se voir. Le plus grave n’est pas seulement l’inégalité. Le Liban a toujours été un pays profondément inégal. Le plus grave est la disparition du sentiment d’appartenir à une même société. Une partie de la population souffre, une autre organise son confort, et entre les deux l’indifférence s’installe comme si la détresse des uns ne concernait plus les autres.
C’est dans ce contexte que l’expérience dite de l’« Univers 25 », menée à la fin des années 1960 par le chercheur américain John B. Calhoun, retrouve une étrange actualité. Cette expérience a réellement existé, même si elle est aujourd’hui souvent résumée de manière excessive sur les réseaux sociaux. Calhoun avait placé quatre couples de souris dans un environnement fermé où la nourriture, l’eau et la protection contre les prédateurs étaient garanties. Au début, la population se développa rapidement. Les animaux se reproduisirent, occupèrent l’espace et formèrent une organisation relativement stable.
Puis quelque chose se dérégla. Certains mâles devinrent agressifs, d’autres se retirèrent. Des femelles abandonnèrent leurs petits. La reproduction ralentit, puis cessa. Calhoun décrivit notamment une catégorie particulière de mâles qu’il appela les « Beautiful Ones », les « Beaux ». Ils ne se battaient plus, ne défendaient aucun territoire, ne cherchaient plus à s’accoupler et ne participaient pratiquement plus à la vie de la colonie. Ils mangeaient, dormaient et entretenaient leur pelage. N’étant plus exposés aux affrontements, ils restaient physiquement impeccables, sans blessures ni cicatrices.
Ils étaient beaux, propres, bien nourris, mais socialement absents.
La colonie finit par s’éteindre. Il faut évidemment rester prudent. L’expérience ne prouve pas que l’abondance condamne les sociétés humaines ni que le confort conduit automatiquement à la décadence. Les souris vivaient enfermées, sans possibilité de migrer, de réorganiser librement leur environnement ou de créer de nouvelles institutions. Les humains disposent de capacités autrement plus complexes. Ils peuvent transmettre une culture, modifier leurs règles, bâtir des institutions, partir, revenir, résister et reconstruire.
Mais l’expérience soulève tout de même une question utile : que devient une société lorsque ceux qui en ont les moyens cessent de participer à sa continuité ?
Au Liban, cette question ne se pose pas dans un contexte d’abondance générale. Le pays a été appauvri, pillé, endetté et fragmenté. Les dépôts ont été bloqués, les revenus ont perdu leur valeur, les services publics se sont effondrés et une grande partie de la population vit désormais avec beaucoup moins qu’avant. Le Liban ne s’est pas détruit parce qu’il aurait trop donné à ses citoyens. Il s’est détruit parce qu’il a trop pris aux uns tout en permettant à d’autres de protéger leurs intérêts.
C’est là que la comparaison avec les « Beautiful Ones » libanais devient plus précise. Ils ne se contentent pas de vivre dans leur bulle. Ils accaparent aussi une partie de ressources rares qui pourraient être utilisées autrement.
Au Liban, le capital est devenu précieux. Le crédit est presque inexistant. L’investissement productif est faible. Les entrepreneurs qui veulent créer ou développer une entreprise manquent de financement. Les petites structures peinent à acheter du matériel, recruter, former ou exporter. Les associations manquent de moyens. Les familles vulnérables dépendent souvent d’une aide ponctuelle pour se nourrir, se soigner ou maintenir leurs enfants à l’école.
Dans ce contexte, chaque somme importante qui part dans une consommation purement ostentatoire représente aussi une occasion perdue. L’argent utilisé pour acheter une voiture de luxe supplémentaire aurait pu constituer le capital de départ de plusieurs petites entreprises. Il aurait pu financer un atelier, une exploitation agricole, une entreprise de services, un laboratoire, un commerce ou un programme de formation. Il aurait pu permettre à dix familles de disposer d’un revenu durable, non par l’aumône, mais par le travail.
Il aurait aussi pu être utilisé plus directement en faveur des plus vulnérables. Une partie de la société libanaise ne demande pas des conférences sur la résilience. Elle a besoin de médicaments, de nourriture, d’un accès à l’école, d’une protection sociale minimale et d’emplois. Les sommes englouties dans une seule soirée, une seule montre, une seule voiture ou un seul voyage peuvent représenter plusieurs mois de dépenses essentielles pour des familles entières.
La question n’est pas de transformer chaque personne aisée en organisme caritatif ni d’interdire le confort. Une société ne se reconstruit pas par la culpabilisation permanente. Mais dans un pays où les ressources sont limitées, leur usage devient aussi une question morale. Dépenser n’est jamais un acte totalement neutre lorsqu’autour de soi l’essentiel manque.
Le contraste devient encore plus choquant lorsqu’une partie de cet argent n’a pas été produite par ceux qui le dépensent. Beaucoup de ceux que l’on présente comme ayant « réussi » n’ont parfois rien construit. Ils consomment un patrimoine accumulé par leurs parents ou leurs grands-parents. Ils transforment en voitures, voyages, soirées et apparences ce que d’autres générations ont mis des décennies à créer.
Hériter n’est évidemment pas une faute. Mais hériter n’est pas réussir. La réussite commence lorsque l’on développe ce que l’on a reçu, lorsqu’on crée à son tour, lorsqu’on transforme un capital en emplois, en savoir-faire, en entreprises ou en quelque chose qui survivra à celui qui l’a possédé. Dilapider un patrimoine familial n’est pas un accomplissement. C’est une liquidation présentée comme un mode de vie.
Dans d’autres cas, les fortunes ne viennent ni du travail ni de l’innovation. Elles viennent de rentes, de monopoles, de relations politiques, de marchés obtenus par favoritisme, de commissions, d’un accès privilégié aux institutions ou de mécanismes financiers dont les pertes ont été transférées vers la population. Certains se sont enrichis pendant que les déposants perdaient l’accès à leur argent. D’autres ont utilisé leur proximité avec le pouvoir pour obtenir ce qu’un entrepreneur ordinaire n’aurait jamais pu obtenir.
Ce n’est pas davantage une réussite. C’est une captation.
Le Liban a pourtant développé une étrange admiration pour la richesse visible, quelle qu’en soit l’origine. On regarde la voiture avant de demander comment elle a été payée. On admire la maison, le voyage ou la table réservée, sans s’interroger sur ce qui a été créé, sur les emplois générés, sur les impôts payés ou sur la valeur réellement apportée à la société.
Cette confusion entre richesse et mérite constitue l’une des formes les plus profondes de notre crise morale. Une société qui ne distingue plus celui qui construit de celui qui capte, celui qui crée de celui qui vole et celui qui investit de celui qui dilapide finit par transmettre à sa jeunesse les mauvais modèles.
Le message devient simple : peu importe comment l’argent est obtenu, du moment qu’il se voit. Peu importe ce qui est produit, du moment que le train de vie impressionne. Peu importe la contribution, du moment que l’apparence donne l’illusion de la réussite.
Nos « Beautiful Ones » incarnent cette confusion. Ils vivent bien, parfois très bien, dans un pays où d’autres ne parviennent plus à couvrir leurs besoins essentiels. Mais surtout, ils ne paraissent plus se sentir concernés. Ils vivent dans leur bulle, protégés par leurs générateurs, leurs assurances, leurs écoles, leurs hôpitaux privés, leurs réseaux et leur pouvoir d’achat. Le pays peut se dégrader autour d’eux : ils achètent des solutions individuelles à chaque effondrement collectif.
À force de ne plus avoir besoin des services publics, certains finissent par ne plus voir l’utilité de la collectivité. Pourquoi défendre l’école publique lorsqu’on peut payer une école privée ? Pourquoi exiger un hôpital fonctionnel lorsqu’on dispose d’une assurance ? Pourquoi réclamer des transports collectifs lorsqu’on possède plusieurs voitures ? Pourquoi réformer l’État lorsqu’on peut contourner chacune de ses défaillances ?
C’est ainsi qu’une classe privilégiée cesse progressivement d’être une élite. Elle conserve l’argent, les réseaux, la visibilité et parfois l’influence, mais abandonne ce qui devrait justifier ces privilèges : la responsabilité.
Une véritable élite ne se définit pas par le prix de ce qu’elle consomme. Elle se définit par ce qu’elle construit, par les risques qu’elle prend, par les institutions qu’elle renforce, par les emplois qu’elle crée et par sa capacité à rendre possible l’avenir des autres. Elle ne fuit pas dans une bulle lorsque le pays souffre. Elle comprend que sa sécurité dépend aussi de la stabilité collective.
Or au Liban, beaucoup ont gardé les privilèges et oublié les obligations.
On les voit dans les événements mondains, les dîners, les conférences et les réseaux sociaux. Ils parlent de dépassement de soi, d’énergie positive, de bien-être et de leadership. Ils donnent des leçons sur l’avenir du pays sans toujours avoir investi un dollar dans une entreprise productive, créé un emploi durable ou contribué à une institution publique. Ils savent présenter leur vie, mais pas nécessairement construire quelque chose qui dépasse leur propre confort.
Le plus dérangeant reste leur indifférence à la souffrance des autres. Le problème n’est pas qu’ils sortent, voyagent ou profitent de leur argent. Le problème est cette capacité à continuer comme si la crise n’était qu’une difficulté extérieure, réservée à ceux qui n’ont pas les moyens d’y échapper. La pauvreté devient un bruit de fond. La détresse d’un retraité, l’émigration d’un jeune médecin, la fermeture d’une petite entreprise ou l’impossibilité pour une famille de payer un traitement ne trouble pas vraiment le programme de la soirée.
On pourrait même dire qu’une partie de cette consommation ostentatoire a besoin de ne pas voir. Elle fonctionne parce qu’elle exclut le reste du pays du champ de vision. Le Liban réel dérange la photographie. Il faut donc le maintenir derrière les vitres teintées, au-delà des murs du club privé, hors du cadre des réseaux sociaux.
Là encore, le parallèle avec Calhoun trouve sa portée. Les « Beautiful Ones » de l’expérience n’étaient pas dangereux parce qu’ils étaient violents. Ils l’étaient par leur retrait. Ils avaient cessé de participer aux comportements qui permettaient à la colonie de se maintenir. Ils continuaient à consommer les ressources disponibles, mais ne contribuaient plus à la continuité du groupe.
Les « Beautiful Ones » libanais vont parfois plus loin : ils consomment une part disproportionnée de ressources limitées sans contribuer à les renouveler. Ils captent du capital qui pourrait être investi, créent peu de richesse nouvelle, offrent peu d’emplois et ne redistribuent presque rien. Ils participent à une économie de consommation importée, souvent financée par des ressources familiales, des transferts extérieurs ou des rentes, plutôt qu’à une économie de production.
Une voiture de luxe importée ne crée presque rien localement. Elle mobilise des devises, nourrit quelques intermédiaires et produit surtout un signe social. À l’inverse, la même somme investie dans une entreprise peut acheter des équipements, financer des salaires, soutenir des fournisseurs, produire des exportations et faire vivre plusieurs familles. Elle peut devenir un capital qui circule et se reproduit au lieu de disparaître dans un bien qui se déprécie.
Il ne s’agit pas de prétendre que tout achat luxueux devrait être interdit ou transformé en œuvre sociale. Il s’agit de rappeler qu’un pays en crise ne peut pas se permettre de considérer la dilapidation comme une réussite. Lorsque le capital est rare, ceux qui le possèdent ont une responsabilité particulière dans la manière dont ils l’utilisent.
Le Liban exporte déjà une grande partie de ceux qui produisent. Les médecins, les ingénieurs, les chercheurs, les infirmiers, les entrepreneurs et les enseignants partent parce qu’ils ne trouvent plus ici les conditions nécessaires pour travailler ou vivre dignement. Le pays forme des compétences qu’il offre ensuite à d’autres sociétés. Il finance sa propre fuite des talents, puis célèbre les transferts de la diaspora comme si l’émigration était devenue un modèle économique.
Dans le même temps, une partie de ceux qui restent vivent de patrimoines, de rentes ou de consommation. Le paradoxe est cruel : le Liban exporte ceux qui créent et conserve une partie de ceux qui dépensent.
À long terme, aucun pays ne peut survivre à un tel déséquilibre.
Une économie ne vit pas seulement de restaurants, de boîtes de nuit, de voitures importées et de biens immobiliers. Elle vit d’investissement, de production, d’innovation, de compétences et de confiance. Lorsque l’argent disponible est surtout utilisé pour consommer des produits importés ou afficher un statut, il ne construit pas le pays. Il quitte souvent le circuit productif aussi vite qu’il y est entré.
Le problème est donc aussi économique. Les ressources rares sont détournées de l’investissement productif vers l’apparence. Le capital familial se dissipe. Les devises sortent. Les petites entreprises manquent de financement. Les jeunes partent. Les secteurs capables de produire de la valeur restent sous-développés.
Mais la crise est surtout morale parce que cette situation continue d’être admirée. On dit d’un homme qu’il a réussi parce qu’il possède, non parce qu’il a créé. On l’invite, on le photographie, on le présente comme un exemple sans demander si sa fortune est héritée, captée ou honnêtement construite.
À force de voir la corruption récompensée, on finit par la considérer comme une compétence. À force de voir l’honnêteté pénalisée, on la prend pour de la naïveté. À force de voir des fortunes opaques honorées, on oublie même de poser les questions élémentaires.
A-t-il construit quelque chose ? A-t-il créé des emplois ? A-t-il payé ses obligations ? A-t-il produit, innové, transmis ? Ou a-t-il simplement hérité, capté, protégé ses intérêts et dépensé avec ostentation ?
Cette interrogation ne devrait pas être impolie. Elle devrait être centrale.
Le Liban possède pourtant de véritables réussites. Des entrepreneurs maintiennent des entreprises dans des conditions absurdes. Des médecins restent malgré la dégradation des revenus. Des enseignants continuent à former les élèves. Des artisans préservent leur métier. Des agriculteurs investissent malgré les risques. Des associations remplacent certains services publics. Des familles et des membres de la diaspora financent des études, des soins et des projets productifs.
Ce sont eux qui tiennent encore le pays.
Ils sont souvent moins visibles que ceux qui paradent, mais ils sont infiniment plus utiles. Leur richesse, lorsqu’elle existe, a une fonction. Elle soutient une activité, un savoir-faire, des emplois ou une transmission. Elle ne repose pas uniquement sur l’affichage.
La morale d’Univers 25 n’est donc pas que l’abondance mène inévitablement à la mort. Ce serait une lecture trop simple. La leçon est plutôt qu’une communauté peut continuer à disposer de ressources tout en perdant progressivement les comportements, les responsabilités et les liens qui assurent sa continuité.
Au Liban, nous assistons à une autre forme du même danger. Les ressources ne sont pas abondantes, elles sont rares. Mais une minorité continue à les capter, à les consommer et à les dilapider comme si elles étaient infinies. Elle vit dans une bulle, regarde à peine ceux qui souffrent et ne mesure pas que chaque somme détruite dans l’apparence est aussi une somme qui ne produit rien, ne crée aucun emploi et ne soutient personne.
Un pays ne se reconstruit pas seulement avec de bonnes intentions. Il se reconstruit avec du capital orienté vers la production, avec des entreprises, des salaires, des écoles, des soins et des institutions. Il se reconstruit lorsque ceux qui ont davantage comprennent qu’ils ont aussi davantage de responsabilités.
Continuer à vivre n’est pas une faute. Sortir, voyager, faire du sport, acheter une belle voiture ou dîner dans un bon restaurant ne sont pas des crimes. Mais lorsque cette vie repose sur une fortune volée, captée ou dilapidée, lorsqu’elle mobilise des ressources rares sans rien créer en retour et lorsqu’elle s’accompagne d’une indifférence totale envers ceux qui souffrent, elle ne mérite ni admiration ni respect.
Ce n’est pas une réussite.
C’est la consommation stérile de ce qui reste, pendant que d’autres paient déjà l’addition.
Références
John B. Calhoun, « Population Density and Social Pathology », Scientific American, février 1962.
John B. Calhoun, « Death Squared: The Explosive Growth and Demise of a Mouse Population », Proceedings of the Royal Society of Medicine, vol. 66, 1973.
Edmund Ramsden, « Escaping the Laboratory: The Rodent Experiments of John B. Calhoun and Their Cultural Influence », Journal of Social History, vol. 42, no 3, 2009.
National Library of Medicine, archives consacrées aux travaux de John B. Calhoun et à l’expérience « Universe 25 ».


